LE CLAIR ABÉLARD

door Antonin Artaud

L’armature murmurante du ciel trace sur la vitre de son esprit toujours les mêmes signes amoureux, les mêmes cordiales correspondances qui pourraient peut-être le sauver d’être homme s’il consentait à se sauver de l’amour.

Il faut qu’il cède. Il ne se tiendra plus. Il cède. Ce bouillonnement mélodique le presse. Son sexe bat : un vent tourmentant murmure, dont le bruit est plus haut que le ciel. Le fleuve roule des cadavres de femmes. Sont-ce Ophélie, Béatrice, Laure ? Non, encre, non, vent, non, roseaux, berges, rives, écume, flocons. Il n’y a plus d’écluse. De son désir Abélard s’est fait une écluse. Au confluent de l’atroce et mélodique poussée. C’est Héloïse roulée, emportée, à lui, – ET QUI LE VEUT BIEN.

Voici sur le ciel la main d’Érasme qui sème un sénevé de folie. Ah ! la curieuse levée. Le mouvement de l’Ourse fixe le temps dans le ciel, fixe le ciel dans le Temps, de ce côté inverti du monde où le ciel propose sa face. Immense renivellement.

C’est parce que le ciel a une face qu’Abélard a un cœur où tant d’astres souverainement germent, et poussent sa queue. Au bout de la métaphysique est cet amour tout pavé de chair, tout brûlant de pierres, né dans le ciel après tant et tant de tours d’un sénevé de folie.

Mais Abélard chasse le ciel comme des mouches bleues. Étrange déroute. Par où disparaître ? Dieu ! vite, un trou d’aiguille. Le plus mince trou d’aiguille par lequel Abélard ne pourra plus venir nous chercher.

Il fait étrangement beau. Car il ne peut plus maintenant que faire beau. À partir d’aujourd’hui, Abélard n’est plus chaste. La chaîne étroite des livres s’est brisée. Il renonce au coït chaste et permis de Dieu.

Quelle douce chose que le coït ! Même humain, même en profitant du corps de la femme, quelle volupté séraphique et proche ! Le ciel à portée de la terre, moins beau que la terre. Un paradis encastré dans ses ongles.

Mais que l’appel des éclairages sidéraux, même monté au plus haut de la tour, ne vaut pas l’espace d’une cuisse de femme. N’est-ce pas Abélard le prêtre pour qui l’amour est si clair ?

Que le coït est clair, que le péché est clair. Si clair. Quels germes, comme ces fleurs sont douces au sexe pâmé, comme les têtes du plaisir sont voraces, comme à l’extrême bout de la jouissance le plaisir répand ses pavots. Ses pavots de sons, ses pavots de jour et de musique, à tire-d’aile, comme un arrachement magnétique d’oiseaux. Le plaisir fait une tranchante et mystique musique sur le tranchant d’un rêve effilé. Oh ! ce rêve dans lequel l’amour consent à rouvrir ses yeux ! Oui, Héloïse, c’est en toi que je marche avec toute ma philosophie, en toi j’abandonne les ornements, et je te donne à la place les hommes dont l’esprit tremble et miroite en toi. – Que l’Esprit s’admire, puisque la Femme enfin admire Abélard. Laisse jaillir cette écume aux profondes et radieuses parois. Les arbres. La végétation d’Attila.

Il l’a. Il la possède. Elle l’étouffe. Et chaque page ouvre son archet et s’avance. Ce livre, où l’on retourne la page des cerveaux.

Abélard s’est coupé les mains. À cet atroce baiser de papier, quelle symphonie est désormais égale. Héloïse mange du feu. Ouvre une porte. Monte un escalier. On sonne. Les seins écrasés et doux se soulèvent. Sa peau est beaucoup plus claire sur les seins. Le corps est blanc, mais terni, car aucun ventre de femme n’est pur. Les peaux ont la couleur du moisi. Le ventre sent bon, mais combien pauvre. Et tant de générations rêvent à celui-là. Il est là. Abélard en tant qu’homme le tient. Ventre illustre. C’est cela et ce n’est pas cela. Mange la paille, le feu. Le baiser ouvre ses cavernes où vient mourir la mer. Le voilà ce spasme où concourt le ciel, vers lequel une coalition spirituelle déferle, ET IL VIENT DE MOI. Ah ! comme je ne me sens plus que des viscères, sans au-dessus de moi le pont de l’esprit. Sans tant de sens magiques, tant de secrets surajoutés. Elle et moi. Nous sommes bien là. Je la tiens. Je l’embrasse. Une dernière pression me retient, me congèle. Je sens entre mes cuisses l’Église m’arrêter, se plaindre, me paralysera-t-elle ? Vais-je me retirer ? Non, non, j’écarte la dernière muraille. Saint François d’Assise, qui me gardait le sexe, s’écarte. Sainte Brigitte m’ouvre les dents. Saint Augustin me délie la ceinture. Sainte Catherine de Sienne endort Dieu. C’est fini, c’est bien fini, je ne suis plus vierge. La muraille céleste s’est retournée. L’universelle folie me gagne. J’escalade ma jouissance au sommet le plus haut de l’éther.

Mais voici que sainte Héloïse l’entend. Plus tard, infiniment plus tard, elle l’entend et lui parle. Une sorte de nuit lui remplit les dents. Entre en mugissant dans les cavernes de son crâne. Elle entr’ouvre le couvercle de son sépulcre avec sa main aux osselets de fourmi. On croirait entendre une bique dans un rêve. Elle tremble, mais lui tremble beaucoup plus qu’elle. Pauvre homme ! Pauvre Antonin Artaud ! C’est bien lui cet impuissant qui escalade les astres, qui s’essaie à confronter sa faiblesse avec les points cardinaux des éléments, qui, de chacune des faces subtile ou solidifiée de la nature, s’efforce de composer une pensée qui se tienne, une image qui tienne debout. S’il pouvait créer autant d’éléments, fournir au moins une métaphysique de désastres, le début serait l’écroulement !

Héloïse regrette de n’avoir pas eu à la place de son ventre une muraille comme celle sur laquelle elle s’appuyait quand Abélard la pressait d’un dard obscène. Pour Artaud la privation est le commencement de cette mort qu’il désire. Mais quelle belle image qu’un châtré !


door Antonin Artaud


tekstbron: Bibliothèque numèrique romande
originele tekst: De klare Abélard
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